Cancers bronchopulmonaires
primitifs d'origine professionnelle
Dernière
mise à jour : 01/09/1998
I.
Epidémiologie
Le
cancer broncho-pulmonaire primitif (CBP), est le cancer le plus fréquent
chez l'homme en France avec un taux d'incidence tous âges confondus
de 64,2 pour 100.000.
Il représente dans notre pays la première cause de décès par cancer
chez l'homme (61,6 décès pour 100.000 hommes).
Le tabac, principal facteur de risque extra-professionnel largement
documenté de ce cancer, représente le facteur de confusion principal
lors des études épidémiologiques s'intéressant aux facteurs de risque
professionnels de CBP. Il rend difficile l'évaluation exacte du rôle
joué par les facteurs professionnels avec lesquels il agit généralement
en synergie.
Sont considérés comme cancers professionnels les cancers "qui ne
seraient pas survenus en l'absence du facteur professionnel". Le
CBP est probablement le plus fréquent des cancers professionnels. Toutefois,
le nombre de cas reconnus annuellement en maladie professionnelle indemnisable
n'est qu'indicatif car il existe une sous-déclaration des cancers professionnels,
sous-déclaration dont les causes sont multiples. Le long temps de latence
(de 15 à 40 ans) nécessaire à l'apparition d'une pathologie cancéreuse
après exposition professionnelle est l'une de ces causes : il rend difficile
le repérage et la quantification des expositions aux nuisances professionnelles,
ainsi que l'étude épidémiologique des facteurs de risque professionnels
de cancer.
La proportion de CBP attribuable à des facteurs d'origine professionnelle
varie de 1 à 40% pour certains auteurs, de 5 à 35% pour d'autres. Doll
et Peto ont estimé que 15% des cancers broncho-pulmonaires survenant
chez les hommes et 4% de ceux survenant chez la femme étaient d'origine
professionnelle, estimations qui semblent plus raisonnables. Plus de
20.000 cas de CBP surviennent en France annuellement et moins de 50
cas sont reconnus en maladie professionnelle indemnisable.
II. Etiologies
Le
CIRC, Centre International de Recherche sur le Cancer, a établi une
classification des agents, mélanges ou circonstances d'exposition cancérogènes.
Quatre classes sont individualisées en fonction des connaissances apportées
par les études épidémiologiques chez l'homme, les études expérimentales
animales et les tests cellulaires.
La classe 1 regroupe les agents ou procédés classés cancérogènes
certains chez l'homme,
la classe 2A les cancérogènes probables,
la classe 2B les cancérogènes possibles,
la classe 3 les nuisances pour lesquelles il est impossible
de conclure quant à leur pouvoir cancérogène et
la classe 4 les nuisances classées comme non cancérogènes
pour l'homme.
La classification du CIRC est en constante évolution : la silice cristalline
était en classe 2A jusqu'en octobre 1996, date à laquelle les connaissances
rassemblées sur cette nuisance ont permis de la classée dans la classe
1 des cancérogènes pour l'homme pour son rôle dans la survenue du CBP
(Il existe aussi une classification de l'Union Européenne qui est réglementaire
et conditionne l'étiquetage des différentes substances et préparations
commercialisées : cette classification est globalement équivalente à
celle du CIRC, bien qu'il existe quelques différences pour certaines
nuisances).
Les facteurs de risque professionnels de CBP classés par le CIRC sont
les suivants :
Classe 1 : Agents, mélanges ou circonstances d'exposition cancérogènes
certains : Amiante ; Arsenic et dérivés ; Goudrons, suies et
brais de houille ; Béryllium et dérivés ; Bischlorométhyléther et Chlorométhylméthyléther
; Cadmium et dérivés ; Chlorure de vinyle ; Chrome (hexavalent) et dérivés
; Gaz moutarde ; Gazéification du charbon ; Mines (souterraines) d'hématite
avec exposition au radon ; Mines de fer et fonderies ; Nickel et dérivés
; Peintres ; Production d'aluminium (procédé Södeberg) ; Production
de charbon ; Radons et produits de filiation ; Rayonnements ionisants
(par inhalation) ; Silice cristalline ; Talc contenant des fibres asbestiformes
; Huiles minérales non et moyennement raffinées
Classe 2A : Agents, mélanges ou circonstances d'exposition cancérogènes
probables : Benz(a)anthracène ; Benzo(a)pyrène ; Dibenz(a,
h)anthracène ; Insecticides non arsenicaux ; Fabrication de verrerie
d'art, récipients en verre et ustensiles en verre moulé.
Toutefois, seules certaines de ces nuisances font l'objet d'un tableau
de reconnaissance en maladie professionnelle dans le Régime Général
de Sécurité Sociale ou le Régime Agricole. Les travaux exposants à ces
nuisances sont détaillées au paragraphe réparation.
III. Diagnostic
Le
diagnostic de cancer broncho-pulmonaire primitif du à une nuisance professionnelle
ce décompose, comme pour toute maladie professionnelle, en 2 parties
: le diagnostic du CBP d'une part, le diagnostic de l'origine professionnelle
d'autre part.
La procédure diagnostique de CBP ne diffère pas de celle de CBP de cause
non professionnelle.
Le diagnostic de l'étiologie professionnelle devrait toujours être évoqué.
En effet, il est nécessaire devant tout CBP et devant tout cancer d'avoir
toujours à l'esprit qu'une étiologie professionnelle est possible. L'interrogatoire
permettant d'établir l'histoire professionnelle du patient est donc
primordial. Il s'attachera a détailler les métiers et les tâches effectués
par le patient durant sa carrière professionnelle, afin d'identifier
les expositions professionnelles potentiellement responsables. Les circonstances
de découverte et les signes cliniques ne sont pas spécifiques à l'étiologie
et ne permettent donc pas de distinguer un CBP d'origine professionnelle
d'un CBP d'autre cause. La confirmation anatomopathologique nécessaire
à tout CBP n'apporte généralement pas d'information sur une éventuelle
étiologie professionnelle. L'existence d'une pathologie associée ou
des antécédents de pathologie dues à des expositions professionnelles
doivent être recherchés : des antécédents d'ulcération nasale peuvent
orienter vers un cancer 1ié aux dérivés du chrome. De même, l'existence
d'une kératose arsenicale orientera vers un cancer bronchique lié à
l'arsenic.
L'évolution et le pronostic global ne diffèrent pas de ceux des CBP
non professionnels.
IV. Prévention
a.
prévention technique
La prévention technique doit avant tout être collective. Elle passe
par l'aménagement des locaux et des conditions de travail (douches,
salles de détente, réfectoire), par l'interdiction de fumer et de boire
sur les lieux du travail, par la limitation de la durée du travail exposant
et par la rotation des équipes. Elle doit permettre :
- d'identifier et d'évaluer les risques, par des contrôles du niveau
d'exposition, mesures des concentrations atmosphériques, définition
et respect des valeurs limites d'exposition (VLE) et par le respect
des étiquetages réglementaires de l'Union Européenne.
- de supprimer le risque quand cela est possible par remplacement du
produit par un autre non cancérogène, ou par une présentation moins
toxique du même produit
- de diminuer l'exposition des salariés soit par automatisation des
tâches, travail en vase clos, bonne hygiène des locaux, soit par diminution
des concentrations par aspiration des poussières et fumées, ventilation
des locaux, humidification de l'air.
La prévention technique individuelle réside principalement dans la formation
et l'information des salariés, l'éducation sanitaire de tout le personnel
et le port d'équipements de protection individuelle adaptés à la nuisance
et correctement entretenus (masques filtrants, gants, tabliers, lunettes,
protections diverses).
Le tabac étant quasi-constamment retrouvé comme cofacteur carcinogène
et ayant généralement un rôle synergique avec l'exposition à des facteurs
de risque de CBP, il est essentiel de faire respecter l'interdiction
de fumer sur les lieux de travail et de réaliser des campagnes anti-tabac
dans l'entreprise.
b. prévention médicale
La visite médicale à l'embauche recherchera un facteur de sensibilité
individuelle particulière vis à vis du risque.
La surveillance périodique vérifiera le maintien de l'aptitude au poste
à risque, en s'aidant éventuellement de mesure des concentrations urinaires
de certains toxiques. Elle peut aboutir comme habituellement à des propositions
d'aménagement du poste de travail ou de changement de poste de travail.
La surveillance post-professionnelle des salariés ayant été exposés
durant leur carrière à des agents ou procédés cancérogènes a été instituée
par l'arrêté du 28 Février 1995. Cet arrêté donne obligation à l'employeur
et au médecin du travail de remettre au départ en retraite d'un salarié
dans ce cas, une attestation d'exposition identifiant les risques auxquels
il a été exposé ainsi que les périodes d'exposition. La surveillance
post-professionnelle repose sur les médecins généralistes. Les fréquences
des examens cliniques et des examens complémentaires pour les nuisances
prises en compte sont fixées par cet arrêté.
V. Réparation
De
nombreuses étiologies peuvent faire l'objet d'une réparation en maladie
professionnelle indemnisable dans le cadre des tableaux du régime général
(TRG) de la Sécurité Sociale ou des tableaux du régime agricole (TRA)
:
TRG 30
et 30bis
(TRA 47) : Amiante
Le cancer bronchique primitif faisant suite à une exposition à l'amiante
a fait l'objet de modifications dans le système de réparation français
depuis mai 1996. Deux situations peuvent se présenter :
- le cancer bronchique survient en présence d'autres lésions asbestosiques
bénignes du tableau
30 (asbestose ou lésions pleurales bénignes). Il est alors réparé
au titre du TRG 30 et l'individu va bénéficier d'une réparation, du
fait de la présomption d'origine, qu'elle que soit la durée de son exposition.
Le délai de prise en charge (DPC) est de 35 ans. La liste des travaux
incriminés est indicative et comprend : Travaux exposant à l'inhalation
de poussières d'amiante, notamment extraction, manipulation et traitement
de minerais et roches amiantifères ; Manipulation et utilisation de
l'amiante brut dans les opérations de fabrication d'amiante-ciment,
d'amiante-plastique, d'amiante-textile, d'amiante-caoutchouc, de carton,
papier et feutre d'amiante enduit, de feuilles et joints en amiante,
de garnitures de friction contenant de l'amiante, de produits moulés
ou en matériaux à base d'amiante et isolants ; Travaux de cardage, filage,
tissage d'amiante et confection de produits contenant de l'amiante ;
Application, destruction et élimination de produits a base d'amiante
(Amiante projeté ; calorifugeage au moyen de produits contenant de l'amiante,
démolition d'appareils et de matériaux contenant de l'amiante, déflocage)
; Travaux de pose et de dépose de calorifugeage contenant de l'amiante
; Travaux d'équipement, d'entretien ou de maintenance effectués sur
des matériels ou dans des locaux et annexes revêtus ou contenant des
matériaux a base d'amiante ; Conduite de four ; Travaux nécessitant
le port habituel de vêtements contenant de l'amiante.
- le cancer bronchique survient isolément sans pathologie asbestosique
parenchymateuse ou pleurale. Il peut alors bénéficier d'une réparation
au titre du
tableau 30bis du régime général de la Sécurité Sociale, dans la
mesure où l'exposition a duré au moins 10 ans dans l'un des emplois
spécifiquement désignés dans la liste limitative des travaux : Travaux
directement associes a la production des matériaux contenant de l'amiante
; Travaux nécessitant l'utilisation d'amiante en vrac ; Travaux d'isolation
utilisant des matériaux contenant de l'amiante ; Travaux de retrait
d'amiante ; Travaux de pose et de dépose de matériaux isolants a base
d'amiante ; Travaux de construction et de réparation navale ; Travaux
d'usinage, de découpe et de ponçage de matériaux contenant de l'amiante
; Fabrication de matériels de friction contenant de l'amiante ; Travaux
d'entretien ou de maintenance effectués sur des équipements contenant
des matériaux à base d'amiante. Le délai de prise en charge (DPC) est
le même que dans le
TRG 30.
TRG
20bis (TRA 10D) : Arsenic et ses minéraux (poussières et vapeurs)
Le délai de prise en charge (DPC) est de 40 ans. La liste des travaux
explosants est limitative et comprend : les travaux de pyro-métallurgie
exposant à l'inhalation de poussières ou de vapeurs arsenicales ; les
travaux de fabrication et de conditionnement de l'anhydride arsénieux
; la fabrication de pesticides arsenicaux à partir de composés inorganiques
pulvérulents de l'arsenic.
TRG 81
: Bis (chlorométhyle) éther
Le DPC est de 40 ans et la liste limitative des travaux ne comprend
que les travaux de fabrication du chlorométhyl-méthyl-éther.
TRG
16bis (TRA 35bis) : Brais de houille, Goudrons de houille, Huiles
de houille (comprenant les fractions de distillation acénaphténiques,
anthracéniques, chryséniques, naphtaléniques, phénoliques) et Suies
de combustion du charbon
Le DPC est de 30 ans sous réserve d'une durée d'exposition au risque
de 10 ans. La liste des travaux exposants est limitative et comprend
: les travaux du personnel de cokerie directement affecté à la marche
et à l'entretien des fours ; les travaux exposant habituellement à l'inhalation
ou a la manipulation des produits précités dans les usines à gaz et
lors de la fabrication de l'aluminium par électrolyse selon le procède
à anode continue (procède Söderberg) ; les travaux de coulée en fonderie
de fonte ou d'acier mettant en uvre des sables noirs incorporant
des brais ou des noirs minéraux ; les travaux de ramonage.
TRG
10ter : Acide chromique, Chromates et bichromates alcalins et alcalino-terreux
et Chromate de zinc:
Le DPC est de 30 ans. La liste des travaux exposants est limitative
et comprend : la fabrication et le conditionnement de l'acide chromique,
des chromates et bichromates alcalins ; la fabrication du chromate de
zinc.
TRG
44bis : Fer (inhalation de poussières ou fumées d'oxyde de fer),
Oxyde de fer (inhalation de poussières) (associé à une sidérose)
Seul le CBP associé à une sidérose est reconnu. Le DPC est de 30 ans
et la liste limitative des travaux susceptibles de provoquer cette maladie
comprend les travaux effectués au fond dans les mines de fer et les
travaux de concassage dans les mines de fer, au fond et en surface.
TRG
37ter : Nickel (grillage des mattes)
Seules les opérations de grillage de mattes de nickel sont reconnues
comme responsables de CBP. Le DPC est de 40 ans.
TRG 6
(TRA 20) : Rayonnements ionisants (par inhalation)
Ce tableau présente une particularité : lorsqu'il s'agit du cancer du
poumon, l'intitulé exact de la maladie prise en charge est " Cancer
broncho-pulmonaire primitif par inhalation ". La liste indicative
des travaux ne s'applique alors pas dans sa totalité à la maladie ainsi
définie. En fait, seuls les travaux d'extraction et traitement des minerais
radioactifs qui exposent à l'action des substances radioactives naturelles
peuvent être incriminées : il s'agit généralement des travaux dans les
mines d'uranium et du traitement des minerais extraits, ou des travaux
dans les mines souterraines d'hématites (exposition au radon). Le DPC
est de 30 ans.
Autres étiologies ne faisant pas l'objet d'un Tableau de Maladie
Professionnelle
Les autres étiologies des CBP professionnels connues ne font pas l'objet
de tableaux de maladie professionnelle actuellement. Toutefois, la réparation
de ces CBP est possible dans le cadre du système complémentaire établi
par la Sécurité Sociale depuis 1993 (Comité Régional de Reconnaissance
des Maladies Professionnelles ou CRRMP : Décret n°93-692 du 27/03/93).
Dans ce dernier système, le patient et son médecin doivent apporter
des éléments étayant la relation d'imputabilité entre l'exposition professionnelle
et le CBP. Les arguments d'imputabilité utilisables sont les suivants
(liste non exhaustive):
- la latence : il est classique de considérer que du fait du long temps
de latence nécessaire à l'apparition d'un cancer, seules les expositions
suffisamment anciennes, antérieures d'au moins 10 ans, doivent être
prises en compte.
- la quantification de l'exposition : elle repose sur l'interrogatoire
détaillé du patient permettant de reconstituer l'ensemble de sa carrière
professionnelle. Compte tenu du temps de latence, il faudra insister
en général sur la description des emplois les plus anciens. Cet interrogatoire
permet de préciser la fréquence, la durée et l'intensité de l'exposition
aux agents cancérogènes. Les données métrologiques (quantification de
la nuisance dans l'air) sont rarement disponibles pour les expositions
anciennes, mais il faudra toujours en rechercher l'existence.
- l'existence d'une pathologie associée : l'existence d'une silicose
peut oriente vers un CBP 1ié à l'exposition à la silice cristalline
notamment si le patient n'est pas fumeur.
- un examen biométrologique : en pratique, seuls les cancers bronchiques
liés à l'amiante bénéficient actuellement de données de quantification
des corps asbestosiques dans l'expectoration ou le LBA ou le parenchyme
pulmonaire.
- des recherches sont actuellement en cours sur la validation de marqueurs
tumoraux qui pourraient orienter vers l'origine professionnelle d'un
cancer bronchique (ex : altération du gène p53 et exposition à l'amiante).
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